Quand la peinture prend vie est un cycle d’analyse de tableaux avec un oeil de reconstituteur. Nous vous proposons l’étude d’une oeuvre emblématique et de son intérêt pour la reconstitution historique : The battle of Culloden de David Morier.

Préambule

Faire de la reconstitution historique est une activité en deux temps. Les prestations devant un public ne sont que la face visible de l’iceberg et tout le travail de recherche et de réflexion autour des sources ne doit pas être négligé. Ces sources peuvent être multiples, textes, peintures, gravures, textiles… mais il faut faire attention à ne pas tomber dans des écueils de la facilité intellectuelle comme l’anachronisme ou la non prise en compte de la subjectivité de l’auteur. Michel Pastoureau introduit cela très bien dans son ouvrage Noir, histoire d’une couleur :

« Ce qui est vrai des images l’est aussi des textes. Tout document écrit donne de la réalité un témoignage spécifique et infidèle. Ce n’est pas parce qu’un chroniqueur du Moyen Âge dit que le manteau de tel ou tel roi était noir que ce manteau était réellement noir. Cela ne veut pas dire non plus que ce manteau n’était pas noir. Mais les problèmes ne se posent pas ainsi. Toute description, toute notation de couleur est culturelle et idéologique, même lorsqu’il s’agit du plus anodin des inventaires ou du plus stéréotypé des documents notariés. Le fait même de mentionner ou de ne pas mentionner la couleur d’un objet est un choix fortement signifiant, reflétant des enjeux économiques, sociaux ou symboliques s’inscrivant dans un contexte précis. Comme est également signifiant le choix du mot qui, plutôt que tel autre, sert à énoncer la nature, la qualité et la fonction de cette couleur. Parfois l’écart entre la couleur réelle et la couleur nommée peut être considérable, ou bien constituer une simple étiquette : nous disons ainsi tous les jours, et depuis des dates très anciennes, « vin blanc » pour qualifier un liquide qui n’a absolument rien de blanc. »

« Noir, histoire d’une couleur », Michel Pastoureau, 2014

Il faut donc regarder les témoignages du passé avec un oeil critique, les remettre dans leur contexte et les comparer entre elles pour tenter de dégager le message de l’oeuvre de sa représentation matérielle.

L’une des œuvres emblématiques récurrentes dans l’histoire jacobite est An incident in the rebellion of 1745 de David Morier. Nous allons le voir, ce tableau est autant artistique que politique.

Après avoir décortiqué le tableau de David Morier avec un regard de reconstituteur, démêlant le symbolique du figuratif, une analyse globale permettra de remettre l’oeuvre dans son contexte.

Qui est David Morier ?

David Morier est un peintre anglo-suisse né vers 1705 en Suisse et mort début janvier 1770. Il se spécialisa dans le portrait (les conversation piece), la peinture d’histoire et notamment la représentation de scènes de bataille (guerre de succession autrichienne et les révoltes jacobites).

Son protecteur et mécène dès 1743 n’était autre que le prince William Augustus (3ème fils du roi George II), duc de Cumberland, surnommé Butcher Cumberland par ses opposants suite à la bataille de Culloden. Le lien entre les deux hommes eu une influence particulière dans l’oeuvre de David Morier, tant par les sujets abordés que le parti pris dans les scènes de bataille.

L’artiste peignit de nombreux officiers tout en mettant un point d’honneur à représenter les uniformes et armes le plus justement possible. Pour cela, il s’appuyait sur de multiples documents et sur les hommes qu’il rencontrait lors de ses déplacements avec le duc de Cumberland. Il accompagna le duc en Écosse lors des révoltes jacobites. Il se rendit ainsi en prison dans les jours qui suivirent la bataille de Culloden afin d’étudier les tenues des Highlanders et de réaliser l’un de ses plus célèbres tableaux, An incident in the rebellion of 1745. Il reproduisit ainsi les tartans, les trews, les great kilts et autres hoses.

Une oeuvre majeure pour la reconstitution

Comme évoqué précédemment, David Morier s’est spécialisé dans les portraits militaires. Il avait donc une certaine rigueur à peindre les gens d’arme, leurs habits, leurs armes, leurs galons… Cette peinture est souvent utilisée dans la reconstitution historique pour la précision du costume et elle est complétée par les différents vêtements et objets retrouvés de cette période.

Passons aux présentations ! (de gauche à droite)

Les forces jacobites

L’artiste a tenté de reproduire le plus fidèlement possible la highland dress des jacobites. Nous pouvons ainsi voir plusieurs belted plaids avec des tartans différents comme c’était le cas à cette époque. Ils portent également des hoses coupés dans le biais du tissus, donnant ce motif tartan en diagonal. Un autre homme est peint en trews. Chaque Highlander porte un béret agrémenté d’une cocarde blanche représentant la rose jacobite.

Sont présents sur le tableau :

  • Des troupes de choc : ce sont des nobles, des officiers et des bourgeois. Les premières lignes étaient composées des hommes les plus aptes à percer les lignes ennemies et à se défendre. Ce sont donc des gens riches. Attention cependant, dans les faits historiques, les jacobites possédaient des armes à feu ; il y avait environ 3 à 4 fois plus de mousquets que de lames. Leur absence dans cette peinture est un choix de l’artiste, probablement pour rappeler l’infériorité de la puissance de tir entre les forces jacobites et les forces hanovriennes. Deuxième point de vigilance : le deuxième béret interroge. Est-il peint en motif tartan ? Malgré les craquelures sur vernis de la peinture, certains traits laissent penser que oui alors que dans la réalité les bérets étaient de couleur unie.

Les différents types d’armement visibles :

  • plusieurs targes différentes : avec présence ou non du pique central et sa longueur variable  ;
  • 2 dirks tenues derrière leur targe ;
  • 3 modèles de basket hilt (arme emblématique des forces écossaises à la lame droite mais parfois courbe. C’est une arme de tranche et non d’estoc, contrairement à la plupart des rapières de l’époque. Cette épée est considérée comme rustique, pour ne pas dire rustre. Elle n’en reste pas moins le symbole du bras armé de la rébellion des Stuart.) : probablement deux modèle Glasgow (1), même modèle non identifié (2), la présence cuir rouge dans le panier (3), indique qu’elle appartenait potentiellement à un officier tombé au combat ;
  • une hallebarde de type corsèque asymétrique (A) tenue par le soldat de gauche ;
  • une bardiche (B) en arrière plan.

Les forces hanovriennes

  • officier qui mène les troupes au combat. Il a à sa hanche une rapière d’officier ;
  • régiment des grenadiers de Barrell armés de mousquets baïonnettes, reconnaissables à leur mitre ;
  • sous-officier du régiment de Barrell tenant un spontoon, un type de pic typique des armées hanovriennes;
  • officier reconnaissable à son tricorne à l’arrière plan ;
  • tambours d’un régiment, peut-être celui de Barrell.

L’armement est plus homogène et permet, comme nous venons de le voir, de reconnaître le grade de chaque soldat. A l’arrière, est également visible l’Union flag.

La saisie d'un moment historique

Le tableau a été peint peu de temps après la bataille de Culloden qui signa la fin des révoltes. Nul ne sait si David Morier a assisté l’affrontement. Néanmoins, la composition du tableau raconte ce funeste épisode :

Nous sommes le 16 avril 1745, le reste des forces jacobites est épuisé et mal nourri. Elles rencontrent sur la plaine de Culloden Moor les forces loyalistes du duc de Cumberland qui, elles, sont reposées et bien nourries. Le terrain est très défavorable aux forces de Stuart qui manquent d’artillerie. La défaite des jacobites sera cuisante. Pour plus de précision et avoir le déroulé exact de la bataille, consultez notre article.

L'opposition entre la charge écossaise et la discipline anglaise

Ce premier croquis montre le contraste des techniques d’attaque des deux armées. En effet, sur la gauche, nous avons les forces écossaises, armées de lames dirigées dans tous les sens. En face, ce sont des lignes de grenadiers du régiment de Barrell armés de mousquets à baïonnettes pointés sur les jacobites ou vers le ciel. Le nombre d’armes à feu est nettement supérieur aux armes blanches.

La position des personnages participe à ce clivage de la spontanéité écossaise face à la rigueur anglaise. Les Écossais chargent en pagaille, en brandissant leur épée et en poussant des cris de guerre. Les Anglais sont en bloc, calmes et ordonnés derrière un officier qui les dirige.

Par ces contrastes, l’artiste représente le déroulé de la bataille : les Écossais sont partis à l’assaut en direction du régiment de Barrell, répondantaux ordres le duc de Cumberland. D’après le tableau, la stratégie et la discipline militaire anglaise ont raison de la charge jacobite. David Morier a fait le choix de peindre seulement six Highlanders, dont deux en fuite et un en train de tomber, face à plus d’une dizaine d’Hanovriens. Ici, le spectateur a l’impression de voir des Écossais désordonnés ayant des couards dans leurs rangs (certains au premier plan rebroussent chemin ainsi que tout ceux en arrière plan au centre) alors que, côté anglais, même les tambours du régiment continuent à avancer (malgré le regard lancé en direction du soldat mort).

Le mouvement anglais acculant les Écossais

Par le mouvement de l’officier anglais au centre, l’ensemble des mousquets font bloc pour stopper les Écossais et les renvoyer dans l’angle inférieur gauche du tableau. La supériorité et la victoire anglaise sont subtilement dépeinte par David Morier à l’aide de deux actions.

Ce croquis révèle la manière dont l’officier anglais sort de « son bloc » pour briser symboliquement le « bloc » jacobite. Le spectateur peut sentir la force dans le coup qui va être porté et qui s’apprête à s’enfoncer dans l’armée ennemie ; du ciel vers le sol.

La seconde action est également peinte au centre, sur un fond clair et légèrement doré : une baïonnette est en train de transpercer un jacobite.

Ces deux mouvements montrent la victoire anglaise sur le camp écossais. Les jacobites sont pris en tenaille entre les Anglais, dans la partie droite du tableau, et un amas de terre ou de cailloux, dans coin inférieur gauche. Ils n’ont aucune possibilité de fuite. Ils sont acculés vers le sol, vers cette masse sombre. Au loin, des soldats écossais fuient.

La bataille n’est pas encore achevée mais David Morier nous en montre déjà l’issue. Le but de l’artiste, protégé du duc, fut de montrer le dernier bastion rebelle jacobite ployer sous la puissance de la famille royale anglaise. Les forces du duc de Cumberland écrase ainsi des soldats mais aussi l’ultime résistance de la cause jacobite.

 

Sources